Ouvre tes écoutilles !


Ouvre tes écoutilles !

Camille vient encore une fois nous surprendre avec la sortie de son nouvel album… Une production audacieuse, qui comme son prédecesseur intitulé “Le fil”, est dédiée à la voix sous toutes ses formes! Le Nouvel Obs a récemment publié une interview de l’artiste qui mérite d’être lue et qui lui rend un bel hommage.

Rencontre avec un phénomène

Camille entend des voix

Il y a trois ans, elle triomphait avec «le Fil», album sidérant d’invention. Avec «Music Hole», composé de voix et de percussions corporelles, Camille s’impose définitivement. Elle affiche complet à la Cigale. Bernard Loupias l’a interrogée

Moi, j’aime le music-hall», hurlait autrefois Jean-Christophe Averty, en indicatif d’une émission culte. Autant l’avouer tout de suite, on n’a pas réussi à aimer d’emblée le «Music Hole» de Camille. Pourtant, c’est une évidence, les chansons sont superbes, les mélodies délicieuses, les arrangements vocaux diaboliquement intelligents, mais, bizarrement, on n’arrivait pas à avoir une idée claire de cette entreprise, contrairement à ce qui s’était produit avec «le Fil», dont le fil, justement, était la note si. Un fil sur lequel elle enfilait quinze perles dont on était tombé instantanément dingos (cf. «l’Obs» du 3 février 2005). Alors ? Alors, on a creusé. Réécouté en boucle ce nouvel ovni, car rien, dans la chanson dite française, ne ressemble à ce satané «Music Hole». Sans l’ombre d’un instrument électrique, voici un projet totalement «acoustique» qui a mûri pendant trois ans, où cette éponge à musique(s) qu’est Camille a réussi la synthèse, dans un format pop, des techniques de percussions corporelles brésiliennes, du mbube (chant choral sud-africain), des «répétitifs» américains (Glass, Reich), de la soul américaine et des musiques anciennes. En juin 2007, à l’église Saint-Eustache, sans l’ombre d’un micro, Camille a même donné en trio les «Ceremony of Carols» de Benjamin Britten, ainsi qu’un medley de chants religieux puisés dans diverses traditions avant d’aller promener sa voix sur la b.o. française de «Ratatouille» ! Vous avez dit éclectique ?
Il aura fallu le clip de «Gospel With No Lord» pour que l’image de «Music Hole» se précise. Miracle de la technique, quatre Camille chantent et dansent comme des folles sur votre écran. La nature polyphonique de son projet et l’importance qu’y prennent le corps et la danse vous sautent à la figure. Le coup de grâce, si l’on ose dire, Camille nous l’a infligé le 24 avril dernier, dans un petit studio d’Europe 1, devant quelques dizaines de personnes. Pas d’instruments. Juste un piano tenu par Majiker, son fidèle arrangeur, une bouteille d’eau minérale à moitié remplie de sable qui fera cha-cha quand il faudra, et une bassine d’eau qui produira ses clapotis quand viendra le moment… A notre droite, deux (impeccables) chanteuses sopranos, un peu plus loin deux garçons, à la fois choristes et «percussionnistes corporels» ils se frappent le torse, les joues, les cuisses, font des bruits avec la bouche, tout en frappant le sol de leurs pieds (essayez de faire tout ça en même temps, vous allez voir comme c’est simple…). En fond de scène, Sly, du groupe de rap Saïan Supa Crew, assure les lignes de basse, et son complice Ezra les scratches et les solos de guitare plus vrais que nature ! Le son est ahurissant de précision, délectable (amplification minimale : bonheur), et soudainement «Music Hole» prend toute sa dimension. Perfection des harmonies vocales, puissance des rythmes, joie, danse, fantaisie, plaisir. On sent derrière tout ça une volonté féroce, une ambition et un sens de la discipline rares en milieu de la pop. Après Londres, Bruxelles vient de tomber, Berlin et Hambourg vont bientôt découvrir le phénomène. C’est sûr, cette fille ira encore plus loin, encore plus haut. On prend les paris.

Le Nouvel Observateur.Pour être franc, avant de vous voir sur scène, je ne comprenais pas bien où vous vouliez en venir avec «Music Hole»…
Camille. C’est plutôt sain ! Si j’ai bien aimé être en studio, en même temps je m’y sentais à l’étroit. Pour moi, la musique c’est désormais bien plus qu’une affaire de disque.
N. O.Dans «le Fil», il y avait une idée centrale : le choix d’une tonalité unique. Ici, on en voit deux : un impressionnant travail sur les voix et les rythmes.
Camille. A mon avis, il y a encore beaucoup de boulot. Même si j’adore le piano le seul instrument présent sur «Music Hole» ?-, j’ai fait le choix de me concentrer sur la voix, et par extension sur le corps. Plus ça va, plus je me concentre là-dessus, c’est tellement riche, on peut dire ainsi tellement de choses… Que la musique aille plus loin quand elle n’est pas amplifiée, j’ai commencé à le ressentir très fort quand j’ai chanté sans micro Britten à Saint-Eustache.
N. O.Un choix rarissime dans le monde de la pop…
Camille. Je suis en ce moment entre une musique proprement organique et acoustique et une logique pop, plus industrialisée, qui a ses bons côtés aussi. La pop induit des exercices de style que j’aime bien, comme de travailler l’image avec les clips. Et jouer devant des dizaines de milliers de personnes, comme je vais le faire cet été dans les festivals, devrait être une expérience extraordinaire. Vous imaginez l’énergie ? Je crois qu’il y a quelque chose à trouver, un entre-deux entre les musiques amplifiées et purement acoustiques…
N. O.Cette alliance de chant et de percussions corporelles, ça vient d’où ? De gens comme Naná Vasconcelos, Bobby McFerrin ?
Camille. L’envie de percussions corporelles est venue comme un prolongement naturel du fait que j’adore la danse et que je travaille la voix. J’ai vu Bobby McFerrin en concert il y a plusieurs années, c’était extraordinaire; et quand «le Fil» est sorti, j’ai vu sur scène les Barbatuques, un formidable groupe de chanteurs et de percussions corporelles brésilien, et là je me suis dit : bon, c’est ça que je veux faire. J’ai d’ailleurs invité deux d’entre eux sur le disque. J’aurais bien aimé les avoir au complet ils sont quatorze ! - mais c’était un peu trop cher.
N. O.Et le choix de l’anglais comme première langue ?
Camille. C’est venu spontanément. Je crois qu’il y avait un moment où ça devait venir, et c’était là.
N. O.Pour des raisons musicales, pour les sonorités ?
Camille. Pour plein de raisons. J’ai l’impression que plus on parle de langues, plus on devient humain, plus cultivé dans le bons sens du terme, et donc plus musical. L’anglais est une langue qui m’est familière depuis que je suis née, que je travaille depuis mon entrée en 6e, que j’ai bossée, quoi. Ca fait des années que je travaille avec Majiker, qui est de Birmingham, et que j’ai des amis anglais. A partir d’un moment, cette langue a fait partie de mon identité. Souvent, pour les Français, cette langue est un peu celle de l’envahisseur; ils ont avec elle un problème qu’ils n’ont pas avec l’espagnol, par exemple. Pour moi, l’anglais n’est pas la langue de l’envahisseur, c’est ma langue, au même titre que le français, et je l’adore. Et c’est évidemment la langue des premières musiques que j’ai écoutées.
N. O.Celle de Michael Jackson, votre première idole…
Camille. Oui, et de plein de chanteurs noirs américains que j’aime. Pour moi et je ne suis pas la seule dans ce cas -, l’anglais, c’est la langue de la pop. Voilà : la pop, c’est anglais. Or, pour «Music Hole», j’avais envie de quelque chose de plus pop, de plus dansant. Et il y a certains états que j’aurais tendance à exprimer plus en anglais, et d’autres choses que j’entends en français.
N. O.Dans la reprise que vous faites sur scène de «Pâle Septembre», extraite du «Fil», on devine des effets qui s’apparentent au chant diphonique...
Camille. Oui. Dans tout son, il y a des harmoniques. Le principe du chant diphonique, c’est qu’on isole la tonique et les harmoniques, donc ça donne deux mélodies, en fait.
N. O.Vos choristes maîtrisent-elles cette technique difficile, ou bien est-ce un effet de la juxtaposition des voix ? Camille. Les deux.
N. O.Vous travaillez beaucoup votre voix ?
Camille. Beaucoup. Sur scène, naturellement, mais je travaille aussi avec une prof je n’aime pas ce mot, ça m’énerve ! -, disons avec une artiste, qui m’écoute, qui m’aiguille quand je cherche à obtenir certaines choses. Pour Britten et les chants religieux, j’ai beaucoup travaillé à la fois ma voix soprano et des voix qu’on appelle les voix mixtes, qu’on retrouve dans pas mal de chants folkloriques. Avec le groupe, on s’est lancé dans un travail de fond sur les harmoniques. Un groupe, ça se construit…
N. O.Celui-ci est bien parti…
Camille. Oui, mais pour moi, c’est encore embryonnaire, je veux que ça aille encore bien plus loin.
N. O.Pour obtenir ce résultat, vous devez répéter énormément et ne jamais relâcher la pression…
Camille. Avec la tournée qui nous attend, ça ne risque pas ! C’est en faisant de la musique qu’on devient musicien, non ?
N. O.On devine parfois dans vos arrangements l’influence de «répétitifs» américains, de Steve Reich notamment, ou des chants pygmées.
Camille. J’ai écouté ces musiques, effectivement. Pour moi, la musique, c’est extrêmement anthropologique, on découvre ce que c’est que d’être un humain, ce qui nous structure. Pour moi, la musique des Pygmées, les diverses musiques africaines de percussions ou celle des «minimalistes» américains, c’est le chant des cellules !
N. O.Quand vous êtes en tournée, comme en ce moment, trouvez-vous le temps d’écrire ?
Camille. Je note des idées, mais je n’ai pas forcément le temps de formaliser les choses. Entre les concerts et la promo, il ne reste pas beaucoup de temps. Là, par exemple, savez-vous que vous m’empêchez d’écrire une chanson ?

CD : «Music Hole», Virgin.

En concert : du 23 au 28 mai, à Paris, la Cigale (complet), le 1er juin à Saint-Laurent-de-Cuves, le 3 à Berlin, le 4 à Hambourg, puis en tournée française et européenne jusqu’au 28 juillet. Au Zénith de Paris, le 25 novembre.


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... tu es belle cachéee derrière la guitare ...